L’avis d’Axel Legay: Iran, Russie, câbles sous-marins : la nouvelle bataille pour le contrôle de l’économie mondiale

Les câbles sous-marins, ces infrastructures invisibles qui font fonctionner le monde

Lorsque l’on évoque les infrastructures stratégiques mondiales, la plupart des personnes pensent immédiatement aux pipelines, aux ports, aux centrales électriques ou aux réseaux ferroviaires.

Pourtant, l’une des infrastructures les plus critiques de notre époque est pratiquement invisible.

Elle se trouve au fond des océans.

Il s’agit des câbles sous-marins de télécommunication.

Ces milliers de kilomètres de fibre optique relient les continents et transportent près de 99 % du trafic international de données. Chaque e-mail envoyé, chaque transaction bancaire, chaque appel vidéo, chaque requête vers un service cloud ou une plateforme d’intelligence artificielle transite très probablement par l’un de ces câbles.

Contrairement à une idée répandue, Internet n’est pas un nuage immatériel flottant dans l’espace. Internet repose sur une infrastructure physique extrêmement complexe, dont les câbles sous-marins constituent la colonne vertébrale.

Sans eux, l’économie numérique mondiale s’arrête.

Du pétrole aux données : le détroit d’Ormuz change de dimension

Le détroit d’Ormuz est l’un des points de passage les plus stratégiques de la planète.

Chaque jour, une part considérable du pétrole mondial y transite. Depuis des décennies, cette zone est considérée comme un baromètre des tensions géopolitiques mondiales.

Mais aujourd’hui, une autre dimension apparaît.

L’Iran évoque de plus en plus ouvertement la possibilité d’exercer une influence accrue sur les câbles sous-marins traversant cette région stratégique. Les discussions portent notamment sur des mécanismes de taxation, de contrôle ou d’encadrement réglementaire de ces infrastructures.

Pour certains observateurs, ces déclarations ne constituent qu’un levier diplomatique supplémentaire.

Pour d’autres, elles illustrent une transformation profonde des rapports de force mondiaux.

Car le contrôle des flux de données devient progressivement aussi stratégique que le contrôle des flux énergétiques.

Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils devenus des cibles ?

Pendant longtemps, ces infrastructures ont été considérées comme purement techniques.

Elles étaient essentielles, mais rarement perçues comme des instruments de puissance.

Cette époque est révolue.

Aujourd’hui, les États ont parfaitement compris que les données représentent une ressource stratégique majeure.

Les données alimentent :

  • les systèmes financiers ;
  • les infrastructures critiques ;
  • les services cloud ;
  • les réseaux de communication ;
  • les plateformes d’intelligence artificielle ;
  • les systèmes militaires ;
  • les chaînes logistiques mondiales.

Perturber les flux de données peut désormais provoquer des conséquences économiques comparables à celles d’une crise énergétique.

Une interruption prolongée d’un câble majeur peut ralentir les communications internationales, augmenter la latence des services numériques, perturber certains services financiers ou obliger les opérateurs à rerouter massivement leur trafic.

La Russie avait déjà montré la voie

L’Iran n’est pas le premier pays à attirer l’attention sur cette problématique.

Depuis plusieurs années, les activités russes à proximité des infrastructures sous-marines inquiètent les gouvernements occidentaux.

Des navires spécialisés ont été observés à plusieurs reprises près de zones sensibles accueillant des câbles de communication.

Plusieurs incidents survenus en mer Baltique ont également alimenté les interrogations sur la vulnérabilité de ces infrastructures.

Même lorsqu’aucune preuve définitive n’est établie, le simple fait que ces câbles puissent être menacés démontre leur importance stratégique.

Leur protection est désormais considérée comme un enjeu de sécurité nationale par de nombreux États.

J’avais d’ailleurs eu l’occasion d’aborder cette évolution lors d’une interview accordée au magazine Le Vif :

« Désormais, celui qui possède les données dirige l’économie. »

Article : https://www.levif.be/vivifiant/technologie/guerre-des-cables-dans-les-fonds-marins-desormais-celui-qui-possede-les-donnees-dirige-leconomie/

Cette phrase est encore plus pertinente aujourd’hui qu’au moment où elle a été prononcée.

Une guerre silencieuse déjà en cours

Contrairement aux conflits conventionnels, la compétition autour des câbles sous-marins reste largement invisible pour le grand public.

Il n’y a ni images spectaculaires ni événements médiatiques majeurs.

Pourtant, les investissements se multiplient.

Les grandes puissances renforcent leurs capacités de surveillance maritime.

Les opérateurs télécoms développent de nouveaux tracés.

Les gouvernements financent des mécanismes de protection.

Les géants technologiques investissent directement dans leurs propres infrastructures.

Google, Meta, Microsoft ou Amazon ne sont plus seulement des entreprises numériques.

Ils deviennent également des acteurs majeurs des infrastructures physiques mondiales.

Cette évolution constitue l’un des changements géopolitiques les plus importants de la dernière décennie.

L’intelligence artificielle change encore la donne

L’émergence de l’IA accélère encore davantage cette tendance.

Les modèles d’intelligence artificielle nécessitent d’immenses volumes de données.

Ils reposent sur des centres de données géants répartis à travers le monde.

Chaque interaction avec un assistant intelligent, chaque analyse automatisée ou chaque service IA implique des échanges massifs de données entre continents.

Les câbles sous-marins deviennent donc indirectement une composante essentielle de l’économie de l’IA.

Plus l’IA progresse, plus la dépendance à ces infrastructures augmente.

La bataille pour les données devient aussi une bataille pour les infrastructures transportant ces données.

Sommes-nous suffisamment préparés ?

C’est probablement la question la plus importante.

La plupart des entreprises dépendent aujourd’hui du cloud.

La plupart des administrations dépendent du numérique.

La plupart des citoyens dépendent quotidiennement de services connectés.

Pourtant, peu d’organisations intègrent réellement le risque géopolitique lié aux infrastructures sous-marines dans leur réflexion stratégique.

La cybersécurité ne se limite plus aux logiciels, aux pare-feu ou aux attaques informatiques.

Elle englobe désormais l’ensemble de la chaîne physique qui permet aux données de circuler.

Cette réalité impose une vision beaucoup plus globale de la résilience numérique.

Conclusion : les routes du XXIe siècle sont sous les océans

Pendant des siècles, les grandes puissances se sont disputé le contrôle des routes commerciales, des détroits maritimes et des ressources énergétiques.

Au XXIe siècle, une nouvelle catégorie d’infrastructures est devenue essentielle.

Les routes de la puissance passent désormais aussi par les fibres optiques qui sillonnent les océans.

Les débats actuels autour de l’Iran, du détroit d’Ormuz ou des activités russes ne sont pas des événements isolés.

Ils illustrent une transformation beaucoup plus profonde.

Nous sommes entrés dans une époque où la souveraineté numérique, la sécurité économique et la géopolitique sont intimement liées.

Et dans ce nouveau monde, comprendre les câbles sous-marins revient à comprendre une partie croissante de l’économie mondiale.

Car aujourd’hui plus que jamais :

Celui qui contrôle les flux de données influence les flux de richesse, d’innovation et de pouvoir.

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