Faut-il couper les réseaux sociaux en période de crise ? J’ai changé d’avis.

Il y a quelques années, j’aurais répondu oui. Face à une crise majeure, qu’il s’agisse d’émeutes, d’attentats ou de troubles à l’ordre public, suspendre temporairement les réseaux sociaux pouvait sembler une mesure raisonnable. L’idée était simple : empêcher la propagation des appels à la violence, limiter les rumeurs et compliquer la coordination des individus malveillants.

Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sceptique. Non pas parce que les réseaux sociaux seraient devenus moins dangereux, mais parce que nos moyens de communication ont profondément évolué.

Couper les réseaux sociaux ne signifie pas couper les communications

C’est probablement le premier problème. Nous avons tendance à imaginer que les réseaux sociaux constituent le principal moyen de communication des individus qui souhaitent organiser des actions violentes. Pourtant, les possibilités sont désormais nombreuses.

WhatsApp, Signal, Telegram, les messageries intégrées aux jeux vidéo, les forums privés ou encore les communications chiffrées permettent de continuer à échanger, même lorsque certaines plateformes publiques deviennent inaccessibles.

Sans oublier les VPN, qui peuvent permettre de contourner des restrictions géographiques, ou les réseaux décentralisés, plus difficiles à contrôler.

Autrement dit, bloquer Facebook, Instagram, TikTok ou X ne ferait pas nécessairement disparaître les communications problématiques. Celles-ci pourraient simplement se déplacer ailleurs.

Et les personnes les plus déterminées seraient probablement les premières à chercher des solutions alternatives.

Une mesure techniquement beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît

On pourrait imaginer demander aux opérateurs de bloquer l’accès à certaines plateformes. Techniquement, cela reste envisageable, mais la réalité est bien plus complexe.

Les grandes plateformes utilisent des infrastructures distribuées, des services cloud et des mécanismes de communication qui évoluent constamment. Bloquer proprement une application sans affecter d’autres services peut s’avérer difficile.

Il faudrait également définir précisément ce que l’on souhaite interdire. Un réseau social ? Une messagerie ? Une fonctionnalité de diffusion en direct ? Les groupes privés ?

Et surtout, comment empêcher les utilisateurs de contourner ces restrictions sans mettre en place une surveillance beaucoup plus intrusive ?

Plus on cherche à rendre un blocage efficace, plus on risque d’affecter des services parfaitement légitimes.

Le risque de priver la population d’informations essentielles

Il existe également un paradoxe que je sous-estimais auparavant.

Pendant une crise, les réseaux sociaux ne servent pas uniquement à diffuser des rumeurs ou à organiser des rassemblements. Ils permettent aussi aux citoyens de prévenir leurs proches, de partager des informations pratiques, de signaler des dangers ou de suivre les communications des autorités.

Les services de secours, les journalistes et les institutions publiques les utilisent également pour diffuser rapidement leurs messages.

Couper ces plateformes pourrait donc priver une partie de la population d’informations utiles précisément au moment où elle en a le plus besoin.

Il faut aussi tenir compte de la confiance. Une décision de blocage prise par les autorités pourrait alimenter la suspicion, renforcer certaines théories complotistes et donner l’impression que des informations sont volontairement dissimulées.

Le remède risquerait alors d’aggraver une partie du problème.

L’intelligence artificielle complique encore la situation

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une difficulté supplémentaire.

Il devient possible de produire rapidement des milliers de messages, de créer de fausses images, d’imiter des voix ou de diffuser des vidéos trompeuses. Ces contenus peuvent circuler simultanément sur plusieurs plateformes et dans des conversations privées.

Mais ce phénomène démontre justement les limites d’un blocage général.

Une fausse information ne disparaît pas parce qu’un réseau social devient inaccessible. Elle peut continuer à circuler par messagerie, par courrier électronique ou simplement être reproduite sur d’autres sites.

La véritable difficulté consiste donc moins à bloquer les outils qu’à identifier les campagnes de manipulation, à vérifier les informations et à permettre aux citoyens de distinguer le vrai du faux.

Alors, que faudrait-il faire ?

Je ne pense pas qu’il faille rester passif. Les plateformes ont une responsabilité importante lorsqu’elles permettent la diffusion d’appels à la violence, de manipulations coordonnées ou de contenus susceptibles de mettre des personnes en danger.

Mais je privilégierais désormais des mesures ciblées : retirer rapidement les contenus manifestement illégaux, limiter la diffusion artificielle de certaines publications, identifier les opérations coordonnées et renforcer la communication officielle pendant les crises.

Les autorités doivent également disposer de canaux d’information fiables, accessibles et indépendants des grandes plateformes.

Dans des circonstances exceptionnelles, des restrictions limitées et strictement encadrées pourraient encore se discuter. Mais elles devraient être nécessaires, proportionnées, temporaires et soumises à un contrôle indépendant.

Une coupure générale ne devrait certainement pas devenir une réponse automatique.

J’ai changé d’avis, et je l’assume

En cybersécurité, nous apprenons qu’une mesure de protection n’est pertinente que si elle réduit réellement le risque sans provoquer des conséquences disproportionnées.

C’est précisément ce qui me fait aujourd’hui douter de l’efficacité d’une coupure des réseaux sociaux pendant une crise.

Je pensais autrefois qu’en supprimant les principaux canaux de communication, on pouvait limiter significativement la propagation du désordre. Mais les technologies ont évolué, les usages se sont diversifiés et les possibilités de contournement se sont multipliées.

Couper les réseaux sociaux donnerait peut-être l’impression d’agir. Cela ne signifie pas que nous aurions réellement résolu le problème.

Et dans certaines situations, nous pourrions même avoir compliqué la gestion de la crise.

Changer d’avis face à l’évolution des technologies n’est pas une contradiction. C’est reconnaître qu’une solution qui semblait pertinente hier ne l’est pas nécessairement aujourd’hui.

La question n’est donc plus seulement de savoir si nous pouvons couper les réseaux sociaux. Elle est surtout de savoir si cela servirait encore à quelque chose.

Axel Legay — Expert en cybersécurité et intelligence artificielle

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