New York vient de prendre une décision qui mérite le débat. Pour l’année scolaire 2026-2027, la ville instaure un moratoire sur l’utilisation par les élèves de l’intelligence artificielle générative jusqu’à la fin de la 8th grade, soit approximativement 13 ou 14 ans. Les lycéens auront, eux, accès à des modules d’éducation à l’IA et à quelques expérimentations très encadrées. L’objectif affiché est compréhensible : préserver l’apprentissage, éviter que l’IA ne remplace l’effort intellectuel et maintenir la relation entre l’élève et l’enseignant. Mais je ne suis pas convaincu que l’interdiction soit la bonne réponse.
L’intelligence artificielle n’est plus une technologie hypothétique dont on pourrait décider collectivement si elle doit ou non entrer dans notre quotidien. Elle est déjà là. Elle s’intègre progressivement aux moteurs de recherche, aux logiciels bureautiques, aux outils de programmation, aux smartphones et probablement demain à une grande partie des outils professionnels. Les enfants qui sont aujourd’hui à l’école évolueront dans un monde où savoir travailler avec une IA sera vraisemblablement aussi banal que savoir effectuer une recherche sur Internet.
Dans ce contexte, vouloir maintenir l’IA à l’extérieur de l’école me semble paradoxal. La mission de l’enseignement n’est pas seulement de transmettre des connaissances, mais aussi d’apprendre à utiliser intelligemment les outils disponibles. Face à une technologie susceptible de transformer profondément notre manière de travailler, de chercher de l’information et de produire du contenu, l’école devrait précisément être l’endroit où l’on apprend à s’en servir correctement.

L’IA ne doit pas réfléchir à la place de l’élève
Les inquiétudes exprimées à New York sont pourtant parfaitement légitimes. Un élève qui demande systématiquement à une IA de résoudre un problème, de rédiger une dissertation ou de résumer un livre risque de ne plus développer certaines compétences fondamentales. Le maire de New York insiste justement sur la nécessité pour les enfants de se confronter eux-mêmes aux problèmes et de faire l’expérience de l’erreur. Sur ce point, il est difficile de lui donner tort.
Mais la véritable question n’est peut-être pas de savoir s’il faut utiliser l’IA. Elle est de savoir comment l’utiliser sans lui déléguer l’effort intellectuel.
Une IA peut donner immédiatement la solution d’un problème de mathématiques. C’est probablement une mauvaise utilisation pédagogique. Mais elle peut aussi demander à l’élève d’expliquer son raisonnement, lui signaler qu’une étape semble incorrecte sans lui donner la réponse, générer un nouvel exercice adapté à ses difficultés ou lui demander de défendre une solution. Dans ce cas, elle ne remplace plus le raisonnement : elle contribue à le provoquer.
C’est précisément cette distinction que les élèves doivent apprendre.
Nous avons déjà connu ce débat avec la calculatrice
L’histoire de l’enseignement fournit un parallèle intéressant : la calculatrice. Elle permet évidemment d’effectuer instantanément des opérations que des générations d’élèves ont appris à réaliser à la main. Nous n’avons pourtant pas décidé de bannir définitivement les calculatrices de l’enseignement.
Nous avons fait quelque chose de plus intelligent : déterminer quand elles étaient utiles et quand elles ne l’étaient pas.
Un enfant doit apprendre les opérations fondamentales avant de dépendre d’une calculatrice. Mais une fois ces bases acquises, l’outil permet d’aller plus loin. Dans les cours de mathématiques avancées, l’objectif n’est plus nécessairement de consacrer dix minutes à une opération numérique mais de comprendre le problème, de choisir la bonne méthode et d’interpréter le résultat.
L’IA pose aujourd’hui une question comparable, même si son potentiel est évidemment beaucoup plus large. Certaines compétences doivent continuer à être acquises sans assistance. Il faut savoir écrire, calculer, raisonner, chercher et argumenter. Mais une fois ces fondations établies, pourquoi empêcher l’élève d’utiliser un outil qui lui permet d’explorer des problèmes plus complexes ?
L’enjeu pourrait justement être de déplacer progressivement le niveau d’exigence. Si une IA sait produire en quelques secondes un résumé relativement correct d’un texte, demander uniquement à un élève de produire ce résumé perd progressivement de son intérêt. On peut en revanche lui demander de vérifier le résumé produit par l’IA, d’identifier ses erreurs, de comparer plusieurs interprétations ou d’expliquer ce que la machine n’a pas compris. L’exercice devient différent, mais il n’est pas nécessairement moins exigeant.
Interdire à l’école ne fera pas disparaître l’IA
Il existe aussi un problème très pratique avec l’interdiction : les élèves utiliseront malgré tout ces outils.
Ils les utiliseront chez eux, sur leur téléphone, sur l’ordinateur familial ou à travers de nouveaux services intégrant discrètement des fonctions d’intelligence artificielle. Certains chercheront même précisément comment contourner les restrictions mises en place par leur école. L’histoire d’Internet devrait nous avoir appris qu’une technologie largement disponible auprès du grand public est extrêmement difficile à maintenir durablement hors de portée des adolescents.
On risque alors de créer une situation étrange : les élèves qui utilisent l’IA en dehors de l’école apprendront seuls, avec toutes les mauvaises pratiques que cela peut entraîner, tandis que l’institution qui devrait justement leur apprendre à exercer leur esprit critique aura choisi de ne pas accompagner cet apprentissage.
Or savoir utiliser une IA ne signifie pas simplement savoir écrire une question dans ChatGPT. Il faut apprendre que ces systèmes peuvent produire des informations fausses, inventer des références, reproduire certains biais et présenter avec beaucoup d’assurance une réponse complètement erronée. Il faut comprendre ce que l’on peut leur confier, ce que l’on ne devrait jamais leur communiquer et pourquoi une réponse générée doit être vérifiée.
Tout cela relève désormais de l’éducation numérique.
Apprendre à réfléchir avec l’IA plutôt que contre elle
L’objectif devrait donc être de construire une véritable pédagogie de l’intelligence artificielle. Cela suppose naturellement des limites différentes selon l’âge. Personne ne propose de confier l’éducation d’un enfant de six ans à un chatbot. Le temps passé devant les écrans, la protection des données personnelles et la nécessité des interactions humaines constituent de vraies préoccupations.
Mais entre l’utilisation permanente et l’interdiction, il existe un espace considérable.
On pourrait imaginer des exercices explicitement réalisés sans IA afin de vérifier l’acquisition des fondamentaux, et d’autres où son utilisation serait au contraire obligatoire. Dans ces derniers, l’élève devrait montrer les questions qu’il a posées, vérifier les réponses obtenues, identifier une erreur ou améliorer progressivement son raisonnement. L’évaluation pourrait alors porter autant sur le résultat que sur la manière dont l’élève a utilisé l’outil.
Ce serait également une façon de préparer les enseignants. Car l’arrivée de l’IA ne pose pas uniquement la question de ce que feront les élèves. Elle oblige à réfléchir à ce que nous voulons réellement évaluer. Si un devoir peut être entièrement réalisé par une machine en quelques secondes, le problème ne vient peut-être pas uniquement de la machine. Il peut aussi nous obliger à repenser le devoir.
Ne reproduisons pas l’erreur qui aurait consisté à interdire la calculatrice
Chaque grande évolution technologique oblige l’enseignement à arbitrer entre deux risques : adopter trop rapidement un outil dont nous maîtrisons mal les conséquences ou vouloir protéger les anciennes méthodes au point de préparer les élèves au monde d’hier.
Avec l’intelligence artificielle, la prudence est indispensable. Mais la prudence ne devrait pas devenir le refus.
Je préfère une école dans laquelle un professeur apprend à un enfant pourquoi une réponse de l’IA est mauvaise à une école dans laquelle cet enfant découvre seul l’outil dans sa chambre. Je préfère que les élèves apprennent à questionner une machine plutôt qu’à lui faire aveuglément confiance. Et je préfère qu’ils comprennent progressivement ce qu’il faut déléguer à l’IA et ce qu’un être humain doit continuer à maîtriser.
L’intelligence artificielle est probablement appelée à devenir un outil ordinaire de notre vie intellectuelle et professionnelle. L’enjeu de l’école n’est donc pas de faire comme si elle n’existait pas. Il est de former des générations capables de l’utiliser sans cesser de penser.
Nous n’avons pas progressé en mathématiques en refusant la calculatrice. Nous avons appris à l’utiliser au bon moment, après avoir enseigné les fondamentaux. Pour l’intelligence artificielle, nous devrions poursuivre le même objectif : ne pas apprendre aux jeunes à réfléchir sans l’IA pour toujours, mais leur apprendre à réfléchir suffisamment bien pour pouvoir ensuite réfléchir avec elle.
Axel Legay, consultant en cyber sécurité et intelligence artificielle.