Il y a quelque chose de presque fascinant dans la dernière passe d’armes entre Marine Tondelier et Elon Musk.
Marine Tondelier considère désormais que X n’est plus simplement un réseau social problématique, mais un acteur susceptible d’interférer structurellement dans le débat démocratique français. Dans une interview accordée à Libération début août, elle a estimé que l’algorithme de X constituait une forme d’ingérence particulièrement importante dans la vie démocratique française et a évoqué la possibilité de fermer la plateforme si une menace sur le débat électoral était établie.
Elon Musk lui a répondu sur X en réclamant qu’elle soit « silenced » et en l’accusant de trahir la France. Tondelier lui a rétorqué qu’un milliardaire étranger n’avait pas à décider quels responsables politiques européens devaient être réduits au silence.
L’échange est brutal. Il est aussi révélateur.
Car derrière la question immédiate — faut-il interdire X ? — se cache une question beaucoup plus embarrassante :
Pourquoi ceux qui veulent bannir X continuent-ils d’avoir besoin de X ?
Le paradoxe Tondelier
La position de Marine Tondelier n’est d’ailleurs pas nouvelle.
En janvier 2025, elle déclarait déjà que X devait être interdit en Europe, considérant le réseau comme dangereux et susceptible de déstabiliser de futures élections.
Au même moment, Sandrine Rousseau appelait les députés du Nouveau Front populaire à quitter collectivement la plateforme.
Sa formule avait le mérite de la clarté : « On se lève, on se casse ! » Elle décrivait X comme une machine de désinformation et estimait que rester sur le réseau revenait en partie à cautionner son évolution sous Elon Musk. Dix-neuf députés du NFP avaient alors annoncé leur départ.
Yannick Jadot, Roland Lescure et d’autres responsables politiques avaient également annoncé leur départ, tandis que des collectivités comme Paris, Le Mans ou la région Grand Est avaient fait de même.
Tout cela est parfaitement cohérent sur le plan moral.
Mais politiquement, le problème commence ici.
Parce que partir de X signifie aussi abandonner un endroit où se fabriquent encore une partie de l’agenda médiatique, de la polémique et de la conversation politique.
Et Marine Tondelier l’a finalement parfaitement compris.
Le dilemme n’est donc pas : « Musk est-il sympathique ? »
Il ne l’est manifestement pas aux yeux de ses détracteurs.
Le dilemme est beaucoup plus profond :
peut-on combattre une infrastructure de pouvoir tout en ayant besoin de cette infrastructure pour exister politiquement ?
Elon Musk n’est plus seulement le propriétaire d’un réseau social
C’est là que la figure d’Elon Musk devient intéressante.
Musk possède des entreprises. Mais surtout, il possède désormais quelque chose de beaucoup plus rare : une partie de l’espace dans lequel les autres exercent leur pouvoir.
Un ministre peut détester Musk.
Un député peut dénoncer Musk.
Un journaliste peut trouver Musk dangereux.
Une candidate à l’élection présidentielle peut vouloir réglementer, voire interdire son réseau.
Mais lorsqu’Elon Musk publie trois lignes à leur sujet sur X, ils doivent décider s’ils répondent.
Et s’ils répondent, les journalistes commentent la réponse.
Puis les chaînes d’information commentent la polémique.
Puis les autres politiques réagissent.
Puis nous en parlons.
Musk n’est donc plus seulement un participant au débat.
Il possède en partie le théâtre dans lequel le débat se déroule.
Et c’est probablement cela qui dérange davantage que ses opinions politiques.
Le problème n’est pas Musk. C’est notre dépendance à Musk.
On peut parfaitement considérer que X est devenu plus toxique depuis son rachat.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement une impression politique. Des travaux académiques ont observé, après l’assouplissement de la modération de Twitter/X, une augmentation de la diffusion de certaines catégories de contenus haineux et la constitution de communautés particulièrement actives autour de ces contenus.
Mais imaginons que Musk disparaisse demain.
Le problème serait-il résolu ?
Probablement pas.
Parce que le problème fondamental est ailleurs : nous avons progressivement privatisé notre espace public numérique.
Pendant des années, les responsables politiques, journalistes, chercheurs, entreprises et institutions ont construit leurs communautés sur Twitter.
Ils ont accumulé des dizaines ou centaines de milliers d’abonnés.
Ils ont appris à communiquer en 280 caractères.
Les journalistes y cherchent des réactions.
Les communicants y testent des narratifs.
Les politiques y observent leurs adversaires.
Et progressivement, ce qui était un simple réseau social est devenu une infrastructure informelle de la démocratie.
Puis quelqu’un a acheté l’infrastructure.
C’est cela, le véritable événement politique.
Quitter X coûte quelque chose
C’est également pourquoi les grandes migrations annoncées régulièrement vers Mastodon ou Bluesky restent compliquées.
Une étude consacrée à la migration de Twitter vers Mastodon a suivi environ 19 000 utilisateurs favorables au changement de plateforme. Elle constate que la transition complète ne s’est pas réellement produite : beaucoup ont finalement maintenu une présence sur les deux réseaux, notamment parce qu’une migration entraîne une fragmentation des communautés et une perte de capital social.
Voilà le cœur du problème.
Quitter X n’est pas comme changer de navigateur Internet.
Quand vous changez de navigateur, vos lecteurs restent sur Internet.
Quand vous changez de réseau social, vous laissez une partie de vos lecteurs derrière vous.
Le Guardian lui-même, lorsqu’il a décidé en novembre 2024 de ne plus publier depuis ses comptes officiels sur X, a expliqué que ses journalistes pourraient continuer à utiliser le réseau pour leur travail de collecte d’informations.
Tout le paradoxe tient dans cette distinction.
On peut ne plus vouloir alimenter X.
Mais continuer à avoir besoin de regarder ce qui s’y passe.
Et les politiques ont un problème supplémentaire
Un citoyen peut décider de quitter X.
Un élu a une décision plus difficile à prendre.
Car si ses adversaires restent sur la plateforme, partir signifie potentiellement leur abandonner le terrain.
C’est particulièrement vrai à l’approche d’une campagne présidentielle.
Imaginez une candidate expliquant :
« Cette plateforme influence dangereusement l’élection, donc je vais laisser mes adversaires y parler seuls pendant les neuf prochains mois. »
La position est moralement défendable.
Stratégiquement, elle est beaucoup plus compliquée.
C’est pourquoi la question posée par Marine Tondelier est plus intéressante qu’elle n’en a l’air.
Et sa présence sur X n’invalide pas nécessairement sa critique.
Elle en constitue presque la démonstration.
Si une responsable politique estime qu’une plateforme est suffisamment dangereuse pour envisager son interdiction mais suffisamment incontournable pour continuer à y intervenir, nous sommes face à une dépendance systémique.
Musk a compris quelque chose que les Européens ont longtemps ignoré
Pendant des décennies, nous avons considéré les plateformes numériques essentiellement comme des entreprises technologiques.
Google organisait l’information.
Facebook connectait les gens.
Twitter permettait de publier des messages.
TikTok montrait des vidéos.
Cette description était techniquement exacte et politiquement naïve.
Car celui qui contrôle la circulation de l’information exerce nécessairement une forme de pouvoir.
Et Musk, contrairement à beaucoup de patrons de la Silicon Valley avant lui, ne cherche même plus vraiment à dissimuler la dimension politique de ce pouvoir.
Il intervient.
Il soutient des candidats.
Il attaque des gouvernements.
Il commente des élections étrangères.
Il provoque directement des responsables politiques.
En juillet 2026, son soutien affiché à Marine Le Pen a justement été cité par Marine Tondelier comme l’un des éléments montrant selon elle qu’une limite avait été franchie.
On peut considérer ses interventions comme l’exercice de sa liberté d’expression.
On peut également considérer que la combinaison propriétaire de la plateforme + contrôle de l’algorithme + audience personnelle gigantesque + engagement politique crée une situation sans précédent.
Les deux propositions ne sont d’ailleurs pas contradictoires.
Interdire X serait pourtant une réponse terriblement confortable
C’est ici que je me sépare de ceux qui pensent que le bannissement constitue la solution évidente.
Interdire X permettrait peut-être de supprimer le problème X.
Cela ne réglerait absolument pas le problème qui a rendu X possible.
Car après X viendra une autre plateforme.
Puis une autre.
Avec un autre milliardaire.
Un autre algorithme.
Une autre puissance étrangère.
Le véritable enjeu européen devrait donc être moins :
« Comment nous débarrasser d’Elon Musk ? »
que :
« Comment avons-nous pu rendre notre démocratie aussi dépendante d’une infrastructure privée contrôlée par Elon Musk ? »
C’est une question nettement moins confortable.
Parce qu’elle ne permet plus de désigner un seul méchant.
Elle oblige à regarder vingt années de dépendance numérique européenne.
La souveraineté numérique commence peut-être par quelque chose de très simple
Un responsable politique devrait pouvoir fermer son compte X demain matin sans devenir invisible.
Un journal devrait pouvoir quitter Facebook sans perdre brutalement l’accès à ses lecteurs.
Une institution publique devrait pouvoir communiquer avec les citoyens sans dépendre de l’algorithme d’une société américaine.
C’est cela, la souveraineté numérique.
Pas nécessairement construire un « Twitter français ».
Encore moins remplacer Musk par un milliardaire européen.
Mais reconstruire un Internet où l’identité, l’audience et la capacité à communiquer ne sont pas entièrement capturées par quelques plateformes.
Sites personnels.
Newsletters.
Protocoles ouverts.
Réseaux fédérés.
Communautés que l’on peut déplacer.
Identités numériques portables.
La solution est probablement beaucoup moins spectaculaire qu’une interdiction.
Mais beaucoup plus profonde.
Le grand paradoxe
Sandrine Rousseau voulait partir.
Marine Tondelier voulait interdire.
D’autres sont effectivement partis.
Et pourtant X demeure au cœur du débat politique.
Pourquoi ?
Parce qu’on ne quitte pas facilement un endroit dans lequel se trouve encore une partie du public que l’on cherche à convaincre.
C’est précisément le piège des plateformes.
Plus nous les jugeons importantes, plus nous les utilisons.
Plus nous les utilisons, plus elles deviennent importantes.
Et plus elles deviennent importantes, plus leur propriétaire devient puissant.
Elon Musk est certainement une personnalité exceptionnelle, provocatrice et profondément clivante.
Mais faire de Musk l’unique problème serait presque rassurant.
Car Musk finira un jour par passer.
La dépendance, elle, restera.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut bannir X.
Elle est de savoir pourquoi, en 2026, candidats à la présidentielle, ministres, journalistes et institutions européennes peuvent encore avoir le sentiment qu’ils ont besoin d’un réseau qu’ils considèrent eux-mêmes comme dangereux pour la démocratie.
Et le plus ironique est peut-être là :
si l’Europe estime réellement qu’Elon Musk possède trop de pouvoir politique, la meilleure manière de le lui retirer n’est peut-être pas de l’interdire.
C’est de faire en sorte que plus personne n’ait besoin de lui.
